Ccnstruction de la ligne maginot


Il a été beaucoup parlé et écrit sur la Ligne Maginot, sur son utilité, sa conception, son combat, mais peu de choses ont été dites sur la façon dont elle fut construite, sur sa réalisation sur le terrain.
LE BETON
Le béton était un béton spécial de fortification dosé à 400 kg de ciment spécial par mètre cube de béton, de 400 litres de sable siliceux 0,8/6,3 et 900 litres de cailloux durs 20/60. Le ciment était du Portland 315-400 à haute résistance initiale. le dosage était donc plus fort que celui utilisé pour le béton armé courant. C’était un béton de haute résistance et il le prouva avec le peu d’effet qu’eurent sur lui les obus de 420 et les bombes de 1000kg.
La fortification de Séré de Rivière aux forts autour de Verdun, Metz et Toul était en maçonnerie et béton non armé. En les modernisant à partir de 1917 on recouvrit les voûtes d’une carapace de béton avec un ferraillage par couches horizontales de mailles carrées. Or si ces dessus n’ont pas fléchi sous le déluge d’obus qui s’abattit sur eux à Verdun on put toutefois remarquer deux défaillances gênantes pour les occupants et défenseurs: les couches de béton successives se délitèrent sur les bords en se dépliant comme les feuilles trop lourdes d’un livre et, à l’intérieur le béton se détacha par endroits sous la forme d’un ménisque dangereux pour les occupants.
Ces deux remarques incitèrent les concepteurs de la ligne Maginot à relier les couches de fers horizontaux par un ferraillage vertical très sérieux joignant le radier au dessus de la dalle de couverture et à éviter la formation des ménisques par un plafond blindé formé de tôles épaisses assemblées par rivetage sur des coins de cornières allant d’un mur à l’autre.
Il n’était cependant pas possible de couler tout le béton d’une seule masse, ce qui aurait été l’idéal. Il fallut se résoudre à le couler par phases successives, les moins nombreuses possibles. Elles furent donc les suivantes :
1 - Coulage d’un léger béton maigre au fond de la fouille
2 - Mise en place de tout le ferraillage vertical qui partait d’une seule pièce du béton de propreté jusqu’au dessus de la dalle et maintenu en place par des gabarits horizontaux épousant le plan des murs et cloisons.
3 - Coulage du radier proprement dit avec ses couches de fers horizontaux se croisant avec les verticaux et liés à eux à chaque point de rencontre.
4 - Mise en place des coffrages du sous-sol en y aménageant les vides nécessaires pour les passages de câbles ou gaines qui devaient être prévus à l’avance, avec une grande précision.
5 - Bétonnage des murs du sous-sol et du plancher de l’étage avec les couches de fers horizontaux tous les 15 cm, sans oublier les fers laissés en attente pour l’accrochage futur des escaliers.
6 - Mise en place des coffrages de l’étage y compris les blindages du plafond, les vides pour les créneaux et les différentes gaines de ventilation ou de passage de câbles.
7 - Bétonnage des murs de l’étage et de la dalle avec toujours ses nappes de fer tous les 15 cm et en ménageant l’arrondi important qui terminait la dalle sur tous ses bords.
La mise en place du béton ne pouvait se faire commodément qu’en le coulant depuis le haut à cause de la forêt des fers verticaux. Il fallut donc construire de véritables ponts en bois qui enjambaient l’ensemble; deux systèmes étaient alors possibles: soit les batteries de grosses bétonnières installées au sol et les wagonnets de béton montés sur le pont par des rampes munies de treuils mécaniques, soit les bétonnières fixées sur le pont lui-même, les godets d’alimentation de celles-ci descendant alors jusqu’au sol.
Les approvisionnements en sable et en gravier étaient stockés longtemps à l’avance à l’aide de norias de camions. A partir de ces immenses tas, des wagonnets sur voie Decauville (voie de 60) approvisionnaient directement les bétonnières. De même le ciment était emmagasiné sur place et les fers façonnés à longueur voulue et mis en tas par catégories et longueurs.
Le béton était déversé dans les coffrages à l’aide de goulottes mobiles. Il était régalé à la main, damé à la main puis tassé mécaniquement par vibrateurs à table ou aiguilles vibrantes à air comprimé ou électriques.
es épaisseurs de murs et dalles étaient variables suivant la protection recherchée:
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! Protection ! Dalle ! Murs exposés ! Murs arrières!
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! n°4 ! 3,50 m ! 3,50 m ! 1,50 m !
! n°3 ! 2,50 m ! 2,70 m ! 1,25 m !
! n°2 ! 2,00 m ! 2,25 m ! 1,00 m !
! n°1 ! 1,50 m ! 1,70 m ! 1,00 m !
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On s’aperçoit en lisant ce tableau que la protection contre les bombardements aériens n’était pas prévue, sinon les murs auraient eu partout la même résistance.
Enfin le bétonnage de chaque phase ne devant pas être interrompu, les chantiers devaient être éclairés la nuit à l’aide de groupes électrogènes et plus rarement par raccordement au réseau quand celui-ci était à proximité.
FINITIONS
Le béton était revêtu d’un enduit au ciment à trois couches, l’enduit du dessus des dalles étant étanche (600 kg de ciment spécial par m3 de sable). Le massif de rocaille destiné à protéger le mur avant contre les obus à retard avait 3 à 4 mètres d’épaisseur et descendait à 45° jusqu’au bas de la fouille. Ce massif était constitué de pierres dures calibrées de 5 à 25 cm environ.
Le glacis devant les casemates et devant les créneaux de tir était ensuite profilé de manière à ce qu’il n’y ait aucun angle mort. Il devait être battu par le tir des armes des blocs voisins chargés de défendre l’ouvrage et dont les feux devaient se croiser sur ce glacis Il devait aussi pouvoir être balayé par le tir des armes de défense du bloc lui-même.
Toutes ces contraintes ont amené à modifier très sensiblement le terrain naturel initial. Chaque point du glacis devant être vu par deux armes au moins il fallut en certains endroits utiliser un profil mixte alignant déblais et remblais afin de diminuer les apports de terre et n’utiliser que la terre des propres fouilles du bloc, autant que possible.
LES PUITS D’ACCES
Les puits permettant d’accéder des blocs aux galeries souterraines étaient toujours de grandes dimensions (7m x 5m environ à l’abri du Grassersloch). Bien souvent en plus de l’escalier qui tournait le long des parois un ascenseur en occupait le centre et il devait aussi laisser le passage aux gaines de ventilation et aux câbles de conduites diverses.
Le boisage de leurs fouilles était donc considérable et des arbres entiers étaient nécessaires pour le réaliser. Lors du bétonnage des parois le boisage était enlevé au fur et à mesure de la montée du béton, le relais étant alors pris par l’étayage des coffrages afin de contenir la poussée du terrain jusqu’à la prise complète du béton. Dans certains puits, l’entreprise employa des étais métalliques qui purent alors être abandonnés en partie dans le béton. Dans d’autres puits, on essaya de descendre la paroi entière par havage. La difficulté était alors de maintenir avec rigueur la verticalité de l’ensemble.
En fait, le mode de creusement était lié à la nature du terrain rencontré. Certains blocs, par suite du très mauvais terrain durent être fondés sur des piliers bétonnés descendus jusqu’au bon terrain.
GALERIES
Les galeries courantes de 1,80m x 2,30m en général ont été presque toujours creusées à pleine section. La méthode employée pour forer les galeries à forte section (jusqu’à 3,30m x 3,50m) a été le plus souvent celle de la galerie pilote de base élargie par tronçons successifs jusqu’au gabarit définitif. Suivant la nature du terrain, la galerie était boisée ou simplement butonnée.
On a également employé des cintres métalliques. Les terrassements étaient effectués à la pelle et à la pioche. On a employé aussi des marteaux piqueurs et marteaux bêches à air comprimé. On était encore assez loin des engins modernes de creusement de galeries. J’avais traduit en 1928 un article d’un magazine technique américain sur l’emploi des «Jumbo» pour le creusement des tunnels mais je ne pense pas qu’on ait employé de tels engins en France en 1939.
En général, radiers et piédroits étaient en béton (de laitier dans les parties humides) et la voûte en maçonnerie de moellons. Le travail le plus délicat fut de maintenir la galerie dans la bonne direction et le bon niveau. Ce fut un travail confié aux officiers et Ingénieurs du Génie. Ainsi, à l’abri de Grassersloch, les galeries furent attaquées par le puits Ouest et en même temps par l’égout. Cela impliquait pour l’égout deux changements de direction et pour le puits un départ en galerie au fond puis un angle droit à réaliser. Les deux tronçons se sont rejoints à quelques centimètres près en direction aussi bien qu’en niveau malgré la simplicité des appareils de mesure employés qui étaient assez loin de la perfection des théodolites modernes. Dans certaines galeries était scellée la voie de 60cm ce qui explique la nécessité de la précision du tracé de ces tunnels.
Dans les parois étaient ménagées des étagères continues destinées à supporter les câbles des différents réseaux électriques, téléphoniques etc..
Il est souvent arrivé que des venues d’eau plus ou moins abondantes se produisent pendant la construction des galeries. Certaines, les moins abondantes ont pu être étanchées par l’emploi de produits spéciaux. D’autres plus fournies ont du être captées. Un égout collectait les eaux de ruissellement, les eaux vannes et les eaux usées. Il aboutissait vers l’arrière et sa sortie était camouflée au maximum. Dans quelques abris et dans les ouvrages il était visitable et comptait une issue de secours.
Les ouvrages avaient aussi une issue secrète permettant d’évacuer quelque personnel en cas d’extrême nécessité.
APPROVISIONNEMENT EN EAU
Toutes les possibilités d’origine de l’eau d’alimentation des ouvrages ont été utilisées : pompe immergée dans puits profond (forage de 117m au Schoenenbourg), sources captées, sources à gros débit munies de pompes de refoulement et même récupération de l’eau de dessus des blocs.
CUISINES, CASERNES, P.C, INFIRMERIE, DEPOTS DE MUNITIONS, USINE
Ces divers services nécessitaient des galeries à très grande section nettement plus large et plus hautes que celles servant à la circulation. Le P.C était bourré de ligne téléphoniques. Le casernement comportait des lits métalliques à étages. L’infirmerie dans certains gros ouvrages utilisait même une salle d’opération avec Scialytique. Les dépôts de munitions étaient équipés de monte charges sur rail aérien permettant la manutention des casiers de 50 obus. L’usine électrique possédait de gros diesels qui permettaient de fournir le courant électrique nécessaire en cas de rupture de l’alimentation par le secteur extérieur civil.
Les centrales comportaient également des batteries de filtres qui permettaient avec un système de ventilation forcée de créer une surpression à l’intérieur des blocs ce qui évacuait à l’extérieur les gaz viciés ou toxiques. Ces usines possédaient également une réserve d’eau et une soute de gasoil. Les cuisines étaient munies de tous les perfectionnements de l’époque: cuisinières, percolateur, fours, chauffe eau, éplucheurs de légumes, four à pain, chambres froides, le tout marchant sur le courant électrique. Des magasins à vivres permettant une survie de plusieurs mois jouxtaient les cuisines.
CONCLUSIONS
Les études pour la défense moderne du territoire ont débuté dès la fin de la première guerre mondiale, dès 1920. En 1922 une «Commission spéciale de défense du territoire» étudia le tracé et la forme de la future ligne fortifiée et conclut par un projet de programme en 1927. la «Commission d’organisation des régions fortifiées» (C.O.R.F) prend le relais fin 1927 et devient l’organisme constructeur. Le ministre de la Défense Paul Painlevé avait entre temps fait établir un projet qui fut chiffré en 1928 à 8200 millions de francs de l’époque. Le financement fut enfin voté par le Parlement fin 1929 à l’initiative du ministre André Maginot dont le nom fut alors donné à la ligne fortifiée à construire. Le programme fut finalement réduit et chiffré en 1931 à 3875 millions soit 40% du projet initial. La CORF disparut fin 1935 et on peut estimer que les travaux étaient alors à peu près terminés. Avant de disparaître, la CORF a mis sur pieds un «nouveau front» à l’ouest de Longuyon jusqu’à l’ouvrage de la Ferté, front équipé de tourelles de 75 datant de 1914 et bien moins puissant et organisé que la Ligne Maginot initiale.
Il a donc fallu sept ans pour concevoir cette fortification et six ans environ pour terminer tout ce qui était financé par la loi programme de janvier 1930 pour un montant total de 3,8 milliards de francs Poincaré. Ce fut un travail gigantesque auquel toute une pléiade d’officiers et de personnels du Génie s’est attachée avec acharnement. Ce surcroît de travail pour le Génie l’obligea d’ailleurs à abandonner en 1930 les fortifications du front de mer qu’il laissa au Service des Travaux Maritimes et en 1932 la construction et l’entretien des terrains d’aviation militaire qu’il passa au Service des Bases Aériennes.
Les Anciens combattants de la Ligne Maginot qui l’on défendue jusqu’au bout peuvent affirmer que malgré ses défauts, entre autres son absence totale de protection lointaine et contre l’aviation de bombardement, malgré le très mauvais emploi qui fut fait en retirant les troupes d’intervalle qui initialement en faisaient partie intégrante et auxquelles elle devait servir d’appui, malgré les trous laissés dans sa continuité par le manque de financement après 1936, malgré tout cela, elle a tenu son rôle, a permis une mobilisation normale et a résisté seule là o| elle était homogène et bien armée aux assauts répétés de l’ennemi qui n’est pas passé alors. Ce qu’il en reste et que beaucoup viennent admirer en témoignera encore longtemps.
Ceux qui l’on construite et l’on défendue peuvent en être toujours fiers et avec raison.
extrait d'un article de André SUDRAT
Colonel Honoraire du Génie



20/01/2016
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